Depuis le début de ce voyage en Asie, j’ai en tête de grimper une grue verticale au sommet d’un building. Je n’ai pas eu l’occasion de le faire à Ho Chi Minh au Vietnam, car notre attention était plus portée sur la partie Parkour sur les toits. Mais depuis que nous sommes arrivés à Bangkok, la multitude et la variété de buildings m’amène à penser que je vais trouver mon bonheur. Il est 21h00, le soleil tombe peu à peu sur la ville, assis derrière Florian sur le scooter, on se faufile à travers le traffic incessant. Je suis dans mes pensées, la journée a été chaude et fatiguante. La nuit dernière fût entrecoupée de combat contre les moustiques qui ont élu domicile dans notre Airbnb. Soudain, au détour d’un boulevard j’aperçois la pépite. Le temps que je réalise et que j’en parle à Flo, on est déjà deux rues plus loin. Flo n’a pas le permis de conduire mais il a un certain talent pour se frayer un chemin entre les voitures. « Stop ! Je l’ai trouvée, fais demi tour, j’ai trouvé LA grue ! » lui ai-je crié dans les oreilles. Flo comprend directement, et partage mon enthousiasme. En quelques secondes on se retrouve face à ce qui semble être la plus haute grue de Bangkok. Elle court le long d’un immense bâtiment en construction. « Fin des travaux Mai 2024 », on peut lire sur les pancartes qui entourent le site. Après une rapide reconnaissance des lieux, cela ne fait plus aucun doute, demain au lever de soleil, nous allons grimper ce monstre de métal qui doit culminer à plus de 300 mètres de haut. On a toujours l’habitude de réaliser ce genre de mission en petit groupe. Flo partage mon amour pour l’escalade et est le parfait coéquipier lorsqu’il s’agit d’être discret. Chose qui est assez surprenante d’ailleurs, car au quotidien c’est l’un des plus bruyants de la Wizzy. Il ne reste plus qu’à convaincre Mathieu de se lever à 5h00 demain matin avec nous pour qu’il filme notre ascension en drone. Sur le chemin du retour j’ai à nouveau de l’énergie, c’est fou comme dès que j’ai un nouvel objectif en tête, la fatigue disparait. J’ai même du mal à m’endormir ce soir là, alors que chaque heure de sommeil en moins va forcément se faire ressentir pendant la montée des marches demain matin.

Mon réveil sonne à 5h du matin. Mes yeux ont du mal à s’ouvrir mais je sais pertinemment que ça vaut le coup. Je jette un rapide coup d’oeil par la minuscule fenêtre de ma chambre et j’aperçois le ciel dégagé de Bangkok. « Yes ! Il n’y a pas de nuages, le Sunrise va être incroyable. » Je prends soin de ne pas réveiller Jerem qui dort dans le couloir, quel militaire ce Jerem ! Flo est déjà debout. J’ai à peine le temps de manger deux tartines qu’on se retrouve sur le scooter, avec Mat à nos côtés. Les gens se lèvent très tôt en Asie, pour profiter de la fraîcheur des premières heures de la journée. Ce qui ne va pas faciliter notre infiltration discrète dans le chantier. Une fois les scooters garés devant le Seven Eleven le plus proche, on se glisse dans cette petite ruelle qui longe les palissades du chantier. Mat part se placer quelques rues plus loin, il décollera du sol lorsqu’on lui donnera le feu vert par téléphone. Les palissades ne sont pas très grandes et plutôt simples à escalader, mais la rue est déjà animée par les premiers commerçants qui commencent leurs journées. Plus on attend, plus ce sera compliqué de trouver un timing pour escalader et rentrer dans le chantier. Les odeurs d’épices et d’huile de friture commencent à envahir l’atmosphère. Une grand mère passe à vélo, un sportif fait son footing, il est 5h30 mais j’ai l’impression que la moitié de la ville est déjà debout. Un Shiba Inu nous a repéré du haut de son balcon, il aboie pour nous faire partir. Je finis par me diriger vers la palissade, par chance un timing s’offre à moi. J’enjambe le mur d’enceinte pour accéder au pied du chantier, suivi par Flo qui passe à son tour. Le chien continue tout de même d’aboyer mais cette fois-ci on est plongé dans l’obscurité du chantier. Je ne crois pas que quelqu’un nous ait repérés. Il ne reste plus que nous, contre les centaines de marches qui nous attendent. Je suis Flo qui avance à tâtons, le rez-de-chaussée est la partie la plus sensible dans une infiltration, car c’est là qu’est postée la sécurité, si il y en a. Visiblement la voie est libre car la cahute du gardien est vide. On commence par escalader un monte-charge pour se rendre aux premiers étages et ainsi éviter les éventuels capteurs placés dans les escaliers. Après 5-6 étages, on continue par les marches, déjà en sévère transpiration parce que même en plein mois de janvier à 5h du matin, il fait environ 30 degrés ici. Une odeur d’humidité et de béton frais, typique des chantiers me monte aux narines. Pour moi cette odeur est associée à l’infiltration, le stress, la discrétion et les vues imprenables sur la ville. Après quelques étages, je me rends vite compte qu’on n’a pas pris assez d’eau, j’ai la gorge sèche et les gouttes de transpiration perlent sur mon front. Flo est infatigable, il avale les marches deux par deux comme si on était en retard. Au détour d’un palier je jette un oeil dehors, on n’est pas en retard mais on n’est pas en avance non plus. Je veux être en haut de la flèche pour l’heure bleue : le moment qui précède le lever de soleil. C’est mon moment préféré et je veux absolument faire quelques photos de la ville avec cette lumière. À ce rythme là, on sera juste à temps. Les étages ne sont pas encore affichés sur les paliers, je ne sais pas où on en est dans notre ascension. Même si on est complètement crevés et desséchés, je ne pense qu’aux photos qui peuvent s’envoler si nous n’arrivons pas à temps. Après environ 20 minutes interminables d’ascension, je vois enfin la cage d’escalier qui s’éclaircit grâce aux premières lueurs du soleil.

J’arrive finalement sur le toit de l’immeuble, là où commence la flèche de la grue. La réelle ascension va enfin commencer ! Les lumières de la ville s’éteignent alors que les premiers rayons de soleil commencent à percer le ciel. Le spectacle est incroyable, on est aux premières loges pour contempler ça ! Le ciel est parfaitement clair et une légère brise vient rafraichir nos visages suintants. Il n’y a pas de temps à perdre, le soleil commence à pointer le bout de son nez à l’horizon. Flo me fait signe que Math est en place pour filmer l’ascension au drone, parfait ! Je suis tellement impatient à l’idée de me lancer sur cette grue, c’est la première fois que je vais escalader une flèche verticale. Ayant déjà escaladé plusieurs antennes et autres structures, je sais très bien que tout va bien se passer. Je suis plutôt calme, je sens que les prochaines minutes vont faire un bien fou. Je m’approche de la flèche et commence alors l’ascension. Les instants qui vont suivre seront tout simplement hors du temps. Je suis dans une parfaite osmose entre mon corps et mon esprit. Tous mes faits et gestes sont parfaitement instinctifs.

Je ressens le vide de plus de 200 mètres sous moi qui maintient mon rythme cardiaque très élevé. En tendant l’oreille, j’entends le bruit des moteurs du drone qui est maintenant en train de tourner autour de nous, me rappelant que les images de la scène vont être sublimes. Je garde toujours à l’idée de conserver 3 points d’accroches, pour assurer ma sécurité. Je suis là pour ressentir des sensations et me créer des souvenirs, je ne suis pas là pour mourir. Pendant une bonne dizaine de minutes nous sommes concentrés sur un seul objectif, grimper au sommet de cette grue ! Toutes les prises sont très bonnes malgré la rosée du matin qui les rend un poil glissantes. À mi-chemin je prends le temps de faire une pause et de me retourner vers Flo qui m’emboite le pas.

La vue est à peine croyable, le vide est omniprésent et nous sommes perchés dans les airs à presque 300m de haut. Juste le temps d’immortaliser la scène et je range mon boitier pour terminer notre ascension. Il est 5h45 lorsque nous atteignons le sommet. « Ça y est on l’a fait ! » Comme deux alpinistes perdus au milieu d’une jungle urbaine, nous restons bouches bées face à ce spectacle grandiose. Les voitures que j’aperçois en bas me semblent minuscules. Les couleurs virent du bleu nuit, des rues encore dans la pénombre, au rouge orangé du soleil qui se lève. Je reste attentif car la nacelle sur laquelle je me trouve est un peu branlante.

On savoure enfin tous nos efforts, c’est la récompense ultime ! Ce sentiment en haut de la grue, au petit matin, c’est une énorme dose de liberté qu’on ressent pendant les 15 minutes perchés là-haut. C’est exactement ce que j’étais venu chercher en Asie ! Je profite des derniers instants au sommet pour laisser mon appareil de côté et tenter de prendre une photo mentale de l’instant. J’entends au loin le drone qui s’éloigne, signe que Math n’a plus de batterie et que nous sommes donc sur cette grue depuis un bon quart d’heure. Il est temps de descendre pour éviter de trop forcer le destin et s’en aller avant que des ouvriers du chantiers n’arrivent sur les lieux.

On descend donc la flèche tout en douceur avec le sourire aux lèvres, tellement contents de ce que l’on vient de vivre. Le but va maintenant être de rester assez discret jusqu’à ce qu’on soit sortis du chantier. On dévale les marches deux par deux sur la pointe des pieds. Dans la précipitation, je me cogne la tête dans une barre d’échafaudage. Qu’importe, ce n’est pas une bonne exploration si je ne me cogne pas quelque part. Sur le chemin je me rends compte qu’il reste une dernière photo à prendre. Je place Flo assis, les pieds dans le vide devant la ville, au milieu du cadre créé par une des ouvertures du bâtiment.

Une fois la photo prise, on continue notre descente et on croise un ouvrier sur la route. Heureusement pour nous, il a l’air d’avoir autre chose à faire que de nous arrêter. On finit par arriver tout en bas, on passe le mur et hop on est de nouveau des citoyens lambdas. Il est à peine 6h30 et on vient déjà de monter une grue de 300 mètres, c’est une bonne journée qui commence !

La totalité de notre aventure à Bangkok est à retrouver dans notre magazine Wizzy en Asie.

Vous retrouverez le début den otre grand périple dans Civilisation, qui raconte le tournage de notre film.